July 31, 2026

OUI. Cava Bien Merci

OUI, ÇA VA BIEN, MERCI

Le parcours d’un immigrant nigérian à Bordeaux

Lanre Abike Tosin

À vingt-neuf ans, il posa le pied sur le sol français avec une seule valise, un sac à dos et un cœur rempli d’espoir. Il avait quitté le Nigéria avec la conviction que le travail, la détermination et la foi lui ouvriraient les portes d’un avenir meilleur. Mais il ne se doutait pas que son plus grand défi ne serait ni de trouver un emploi, ni de se loger. Son véritable combat serait de trouver sa voix.

À son arrivée à Bordeaux, la langue française lui semblait être une magnifique mélodie… dont il ne comprenait pas un seul mot. Chaque conversation était une énigme. Chaque panneau de rue était un mystère. Chaque document administratif ressemblait à un examen impossible.

Avant de quitter son pays, il n’avait appris que trois expressions françaises :

 Oui. 

Ça va bien. 

Merci. 

Ces trois mots allaient devenir son unique passeport pour survivre.

Chaque fois qu’on lui posait une question, il répondait presque toujours :

« Oui. »

Parfois, c’était la bonne réponse.

Très souvent, ce ne l’était pas.

Il souriait, espérant que son sourire compenserait ce que les mots ne pouvaient pas encore exprimer.

Un jour, dans un supermarché, la caissière lui posa une longue question pendant qu’elle scannait ses achats. Il ne comprit absolument rien. Avec un sourire timide, il répondit :

« Oui. »

Quelques instants plus tard, il réalisa qu’il venait de souscrire à une carte de fidélité qu’il n’avait jamais eu l’intention de demander.

Il rentra chez lui en souriant, comprenant qu’il venait d’apprendre une nouvelle leçon de français… à ses dépens.

Chaque journée devenait une aventure.

À la boulangerie, il montrait les produits du doigt.

Dans le tramway, il observait les autres avant de savoir où s’asseoir.

Dans les administrations, il gardait toujours un petit carnet rempli de phrases traduites, espérant rencontrer quelqu’un qui accepterait de l’aider.

Parfois, cela fonctionnait.

Souvent, non.

Il rentrait chez lui épuisé, non pas par le travail physique, mais par l’effort constant de comprendre un monde qui parlait une langue étrangère.

La solitude devint sa compagne silencieuse.

Il lui manquait les conversations spontanées.

Il lui manquait les plaisanteries qu’il pouvait comprendre immédiatement.

Il lui manquait cette confiance qu’il avait toujours eue au Nigéria.

Là-bas, il était un homme sûr de lui.

À Bordeaux, il avait parfois l’impression de redevenir un enfant qui apprenait à parler.

Mais il refusa d’abandonner.

Chaque difficulté devint une salle de classe.

Il s’inscrivit à des cours gratuits de français.

Chaque soir, il regardait la télévision française, même lorsqu’il ne comprenait que quelques mots.

Il écoutait les conversations dans le tramway.

Il s’entraînait avec ses voisins.

Il notait chaque nouveau mot dans un petit carnet qu’il emportait partout avec lui.

Peu à peu, les choses changèrent.

Chaque mot appris ouvrait une nouvelle porte.

« Bonjour »n’était plus seulement une formule de politesse.

« Merci » devenait une expression sincère de gratitude.

Et « Oui » cessa enfin d’être la réponse à toutes les questions.

Puis un jour, il réalisa que Bordeaux n’était plus une ville étrangère.

C’était devenu chez lui.

Il trouva un emploi.

Il se fit des amis venus de nombreux pays.

Il comprit que la langue n’était pas seulement une question de vocabulaire ou de grammaire.

C’était un moyen de créer des liens, de partager des émotions et de bâtir une communauté.

Quelques années plus tard, il se retrouva à accompagner de nouveaux immigrants dans leurs premières démarches.

Lorsqu’il voyait un nouvel arrivant répondre maladroitement **« Oui »** à toutes les questions, il souriait.

Parce qu’il se reconnaissait.

Il se souvenait de la peur.

Il se souvenait de la confusion.

Il se souvenait de ces moments où il faisait semblant de comprendre alors qu’il ne comprenait rien.

Avec bienveillance, il leur disait :

« Prenez votre temps. Nous sommes tous passés par là. »

Aujourd’hui, il raconte son histoire non parce qu’elle est exceptionnelle, mais parce qu’elle est celle de milliers d’hommes et de femmes qui quittent leur pays avec des rêves bien plus grands que leur maîtrise de la langue.

Son parcours nous rappelle qu’une barrière linguistique peut ralentir un destin, mais qu’elle ne peut jamais arrêter la détermination.

Chaque conversation devient une leçon.

Chaque erreur devient un apprentissage.

Chaque nouveau mot rapproche un peu plus de l’intégration.

Et peut-être que la plus belle leçon de cette histoire est celle-ci :

Les plus grands voyages commencent parfois avec les mots les plus simples.

Pour ce jeune Nigérian arrivé à Bordeaux à l’âge de vingt-neuf ans, ces trois petites expressions —

« Oui. Ça va bien. Merci. — n’étaient pas seulement des mots.

Elles furent le premier pont entre deux cultures, le début d’une nouvelle vie et la preuve que le courage parle souvent avant même que la langue ne le puisse.

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